Vicenç Villatoro


Quand un journaliste spécialisé en rien découvre l'œuvre créative d'un artiste sans autre recours que l'ingéniosité pour faire front au malaise de l'intrus, il est obligé de se fier à son propre regard. Aux intuitions, aux révélations et aux suggestions qui peuvent apparaître entre une œuvre plastique et les yeux qui l'observent, et tout l'arsenal d'images pouvant être évoquées et significatives se trouvant derrière ces yeux. Par conséquent, ne pas parler de ce qu'il y a mais parler de ce qui se voit.


Dans l'œuvre d'Alibau, j'y vois, et je le dis d'emblée, un paysage par-dessus tout. Et cela pourrait ne pas être un compliment si je disais, parallèlement, que je ne suis pas un amoureux du paysage ; non pas ses représentations, mais bien le paysage original, authentique. Si vous me permettez l'expression, je trouve le paysage trop hasardeux, trop fortuit. Pour une déformation humaine, pour qu'une image me provoque une émotion, j'ai besoin de la relier à la main de l'homme, d'y trouver une accumulation d'intelligence ou de sensibilité, de souffrance ou d'enthousiasme humain. Les belles formes que peut adopter une pierre sous l'effet de l'eau me semble toujours moins intéressantes que celle qu'elle peut prendre sous l'effet de l'action d'une volonté humaine. Le paysage ne m'évoque rien si je ne peux pas y détecter l'empreinte de l'humanité. Une empreinte qui, dans certains cas, peut être visiblement transformatrice et supposer, dans d'autres, uniquement la dénomination : un paysage qui soit à l'origine d'un poème extraordinaire me paraîtra, rien que pour ça, beaucoup plus beau.


Et c'est par ce biais, par cette humanisation du paysage, que je me retrouve dans l'œuvre de Salvador Alibau. Dans son œuvre, il n'y a pas de portrait de paysage, de fascination gratuite du paysage. On y trouve la métabolisation du paysage en couleurs, en formes, en suggestions très subtiles. On y trouve la main de l'homme, et plus encore, une qualité humaine par dessus tout : la synthèse, la conceptualisation, l'abstraction dans le meilleur sens du terme et le plus original. Alibau fait à partir du paysage deux opérations humanisantes à l'effet apparemment contradictoire, mais dont les résultats cumulés sont complémentaires. D'un côté, il extrait. Il saisit le paysage et lui extrait son essence qui peut être une ligne, une couleur, un trait significatif et évocateur qui, lorsqu'on l'identifie, semble réellement constituer l'essence de ce qui injecte la réflexion esthétique, la combinaison intellectuelle des couleurs et des sensations, et même des concepts très complexes. Par exemple, j'ai l'impression qu'Alibau est capable – et je ne saurais dire à travers quelle alchimie en particulier, à travers qu'elle démonstration de son savoir – d'injecter dans ces visions du monde physique tellement transformées des concepts comme la placidité ou la tragédie. J'ai l'impression qu'Alibau construit des images à partir d'un certain sentiment tragique de la vie, une vision par conséquent non contemplative des choses mais s'inspirant de significations intellectuelles et humaines. Par conséquent, l'inspiration de l'image tragique de la forêt brûlée qui est clairement palpable à travers cette exposition de son œuvre n'est donc pas étrange. Une image tragique, bien entendu, mais aussi avec une curieuse bouffée épique, d'intensité dans le désastre traditionnellement romantique. Si j'ai déjà dit plus haut que je ne pouvais pas m'approcher de l'œuvre d'Alibau mais plutôt de l'ingéniosité des yeux et avec toute la panoplie de mots et d'images, je dois reconnaître que l'image de la forêt brûlée m'est personnellement très proche et qu'elle éveille la propre sensibilité avec une petite réflexion écrite il y a peu, peut-être pendant qu'Alibau créait les œuvres qu'il nous présente aujourd'hui: «Vivre dans la cendre / des pins avec la nostalgie / non de la forêt, de l'incendie».


Il est une chance que ce texte accompagne un catalogue illustré. Dans le cas contraire, un lecteur stricte pourrait imaginer un Salvador Alibau typiquement paysagiste, un portraitiste des natures vivantes. Et bien non, comme le verront ceux qui observent bien, le paysagisme d'Alibau est un autre type de paysagisme. Celui qu'il peint traduit des paysages sentimentaux. C'est-à-dire les paysages de l'homme, passé par le crible de la sentimentalité, de l'intelligence, de la sensibilité humaine. Des paysages sentimentaux. Par conséquent, un monde non seulement beau, mais aussi émotionnant par dessus tout.



Présentation extraite de l'étude monographique de l'exposition de l'Institut Français
Barcelone, novembre 1989